Une nuit d’automne où tout le monde peut devenir un peu plus grand que soi.
Tout a commencé avec octobre.
Cette période étrange où Montréal change presque de couleur à vue d’œil. Les plantes rentrent de la terrasse. Les manteaux ressortent sans qu’on sache encore lequel choisir. À sept heures du matin, on s’habille parfois pour la température annoncée à midi. Les journées raccourcissent. Les arbres, eux, semblent vouloir tout donner une dernière fois avant de se dénuder.
J’aime cette contradiction de l’automne.
C’est une saison de décoloration qui commence pourtant par une explosion de couleurs.
Et puis arrive Halloween.
D’octobre à la métamorphose
Halloween m’a toujours semblé être beaucoup plus qu’une histoire de peur.
Oui, il y a les sorcières, les clowns inquiétants, les maisons remplies d’effets dont on essaie de comprendre le mécanisme et ce petit frisson qu’on accepte volontairement de ressentir.
Mais il y a surtout cette permission très particulière, pendant quelques heures, de devenir quelqu’un d’autre.
On choisit un personnage.
On change de visage.
On exagère.
On joue.
Et parfois, sous le costume, quelque chose de nous devient curieusement plus visible.
C’est là que mon idée a bifurqué.
Halloween m’a amené vers les costumes.
Les costumes vers la performance.
La performance vers le voguing, le lip-sync et les Houses.
Et tout à coup, mon automne avait trouvé son bal.
The category is…
Je trouve fascinant ce que la drag moderne réussit à provoquer.
Une perruque devient architecture.
Un maquillage devient personnage.
Une démarche devient déclaration.
Quelques mètres de plancher deviennent un runway.
Et une personne peut entrer dans une pièce comme si le monde entier avait payé son billet uniquement pour la regarder passer.
C’est extravagant, drôle, parfois complètement excessif — et c’est précisément ce qui me plaît.
Mais derrière l’excès, je vois aussi quelque chose de profondément humain : le plaisir de se transformer, d’être regardé autrement et, pendant quelques minutes, de se sentir absolument important.
RESPECT.
Cette idée m’a ramené aux images du ballroom : une salle qui pourrait être parfaitement ordinaire devient, le temps d’un samedi soir, le centre de l’univers.
Quatre murs.
Un plancher.
Une House.
Une Mother.
Des queens.
Et beaucoup d’attitude.
Il suffit que tout le monde accepte d’y croire.
Une nuit qui semble revenir une fois par siècle
C’est ainsi qu’est né Le bal des drag queens.
Dans mon histoire, on raconte que le bal revient une fois par siècle.
Enfin…
c’est du moins l’impression que ça donne quand on l’attend.
Dans les coulisses, une pièce déborde de costumes accumulés au fil des bals.
Rouge avec rouge.
Or avec or.
Noir avec noir.
Les perruques ont leur table.
Les bijoux aussi.
Et quelque part, j’imagine forcément une troisième table réservée aux décisions douteuses.
Elle est probablement toujours pleine.
Puis les personnages arrivent.
Verdun fait son entrée avec assurance.
Hochelaga apporte son propre niveau de couleur.
Punta San Carlos débarque avec the gang.
La Rive-Sud arrive en formation : les Riveraines.
Et Laval envoie sa recrue pour son premier grand bal.
Bien entendu, après quelques minutes, tout le monde se constitue une House et certaines deviennent Mothers sans qu’on sache très bien qui les a officiellement nommées.
Personne ne pose de question.
C’est le bal.
La folie des drags
Les chansons défilent.
Et avec elles, les thèmes.
Une robe tombe, une autre apparaît.
Les perruques changent.
Les bijoux migrent.
Une sorcière couture peut devenir diva disco avant d’avoir eu le temps de retrouver son verre.
Puis vient le lip-sync.
Une queen avance.
Elle donne tout.
On pense qu’elle vient de gagner.
La suivante arrive.
Encore meilleure.
Et ça recommence.
Verdun prend le refrain.
Hochelaga vole le bridge.
Les Riveraines attaquent le break ensemble.
Punta San Carlos prend la salle au complet.
Et quelque part au milieu de tout ça, la recrue de Laval trouve enfin son regard.
Voilà.
Elle vient de comprendre.
Puis une porte s’ouvre
Le vote approche.
Les Mothers se regardent.
Étrangement, plus personne ne veut être juge.
Puis le bal ralentit.
Une porte s’ouvre.
Un talon.
Puis l’autre.
La salle se tait.
Même Punta San Carlos réussit à garder le silence pendant environ deux secondes.
On aperçoit les bijoux.
La silhouette.
La lumière.
Puis la perruque.
The final category is…
THE DAMN QUEEN.
Et le bal explose.
Mais personne n’a vraiment perdu
C’est probablement la partie de la chanson qui m’est devenue la plus chère en la créant.
Parce qu’au départ, je voulais simplement faire une énorme toune de drag : disco, fashion show, voguing, Afro House, shakers, basses, cuivres, FX vocaux et drops démesurés.
Puis un dernier tableau est apparu.
Et il a changé le sens de tout le reste.
Cette nuit-là, tout le monde a gagné quelque chose.
Une a trouvé son courage.
Une autre, peut-être un nouveau nom.
Une s’est regardée dans le miroir et, pour une fois, a aimé ce qu’elle voyait.
On était venus pour les robes, les perruques, le show, les poses et le killer lip-sync.
On repart avec quelque chose d’un peu différent.
Un peu plus libres.
Un peu plus fiers.
Un peu plus grands qu’en entrant.
Je ne crois pas qu’on change le monde en une seule nuit.
Mais parfois, une nuit suffit peut-être à changer la façon dont on marche dedans.
Et ça…
c’est déjà pas mal.
Le son du bal
Musicalement, Le bal des drag queens est devenu un mélange volontairement excessif.
Une base disco-house très dance.
Une pulsation Afro et tribale.
Des basses épaisses.
Des shakers partout.
Des drums faits pour le runway et le lip-sync.
Des cordes mélancoliques et plusieurs changements d’accords pour conserver cette couleur d’automne qui a lancé toute l’histoire.
Puis des cuivres, de l’orchestration, des chœurs, des canons, des échos, des voix transformées, des silences dramatiques et des FX qui prennent parfois autant de place que les instruments.
Je voulais que la voix puisse être intime une seconde et immense la suivante.
Qu’elle chante.
Qu’elle parle.
Qu’elle se dédouble.
Qu’elle devienne chœur, écho, texture ou presque synthétiseur.
Et surtout, je voulais que lorsque le beat revienne après un silence, il donne immédiatement envie de bouger.
Une toune qu’un DJ pourrait garder quelque part dans sa poche jusqu’au moment où il décide :
OK. Maintenant, on fait décoller le plancher.
The category is… YOU
Au matin, les robes retournent dans la pièce.
Les bijoux sur leur table.
Les perruques sur leurs têtes.
Les pieds font mal.
Le maquillage est rendu un peu partout.
On s’est couchés tard.
Ben trop tard.
Mais avec le sourire encore là.
Et la tête un peu plus haute.
Alors peut-être que la dernière catégorie n’était finalement ni Verdun, ni Hochelaga, ni Laval, ni les Riveraines.
Peut-être que ce n’était même pas la reine.
Peut-être que depuis le début…
The category is…
YOU.
— FYBulous














